À propos de l'histoire des religions
Par Paul Stouder, IA-IPR
(texte paru dans « Clés pour l'enseignement de l'histoire au lycée, CRDP de Versailles, 2004)

      Depuis que les programmes d'enseignement existent, l'histoire des religions y a toujours eu sa part. Mais, écartelée entre les survivances d'une histoire sainte dont certains des plus récents manuels continuent à porter la trace et le désintérêt de ceux qui considèrent que la religion n'a pas sa place à l'école, l'histoire des religions faisait piètre figure lorsque le rapport Joutard (1992) attira l'attention sur la méconnaissance du fait religieux par les élèves et ses conséquences néfastes sur la transmission des repères culturels. Certes, l'histoire des religions est une histoire sensible car elle rencontre les grandes questions métaphysiques du sens de la vie et des fins dernières de l'homme. Ce faisant, elle conduit le professeur d'histoire à s'aventurer hors du champ des connaissances rationnelles établies par sa documentation, connaissances qui constituent le fondement de son enseignement quotidien (mais sommes-nous toujours si assurés de tout ce que nous enseignons alors que les problématiques évoluent ?). En effet, aborder l'univers du religieux implique de prendre en compte des formes de discours qui échappent au rationnel et obéissent à d'autres logiques. La religion est un «  phénomène social total  » (Marcel Mauss) qui fait communiquer le réel et l'imaginaire dans un «  système symbolique  » ( Jean Baubérot ) où sacré et profane, comportements collectifs et croyances individuelles sont inextricablement mêlés. Dès lors, une connaissance des religions est-elle possible hors de la participation à leurs croyances ? L'écriture de l'histoire permet-elle de construire un discours sur les religions qui ne soit pas un discours religieux sur l'histoire ?

      La méthode historique met bien à la disposition du professeur d'histoire les moyens de son autonomie intellectuelle, d'abord à travers le travail sur document. Remarquons ici que l'origine des textes religieux n'est pas fondamentalement différente de celle des autres sources historiques : en histoire des religions comme dans n'importe quel autre domaine, l'historien sollicite des documents qui n'ont pas été écrits pour lui et qu'il appelle cependant sources . Toute son attention doit donc se porter sur la nature des documents qu'il manipule et, en particulier, il ne doit pas se laisser prendre au caractère narratif de ces documents, confusion qui débouche sur des entreprises hasardeuses : récit des migrations des Hébreux au second millénaire av. J.-C., qu'aucune source archéologique ne permet de recouper, de la vie de Jésus, débouchant rapidement sur une sorte de catéchisme, récit de la révélation à Mahomet… On a souvent remarqué que ces textes ont été rédigés après, voire bien longtemps après, ce qu'ils relatent. Précisément, leur nature n'est pas d'être des récits , même s'ils en adoptent la forme pour mieux convaincre les fidèles des événements merveilleux qu'ils contiennent. Ils sont objets de foi , destinés à l'édification spirituelle des fidèles et, à ce titre, contiennent ce qu'il est bon qu'ils croient.

     L'exégèse historique des textes sacrés a par ailleurs fait de grands progrès depuis la naissance des sciences religieuses à la fin du xix e siècle, et elle continue à progresser, notamment grâce à leur confrontation avec les données de plus en plus nombreuses de l'archéologie. Ainsi, on a pu élucider les emprunts à d'autres traditions culturelles plus anciennes ( cf. le mythe du déluge élaboré par les peuples de Mésopotamie au début du second millénaire avant J.-C.). On a aussi proposé des chronologies de rédaction des trois grands Livres. Mais, remarque Régis Debray, «  on ne peut se limiter à déconstruire les mythes des origines sans reconstruire les significations vécues qui légitiment le légendaire  » (conférence inaugurale du séminaire de Versailles, octobre 2003). La question posée est bien celle du sens attribué par les croyants à leurs textes sacrés. Il ne s'agit pas de se prononcer sur une croyance mais de la restituer dans un contexte, de la relier à une sensibilité, d'identifier les besoins spirituels d'une communauté ou d'une société. Dans cette perspective, le sujet de l'histoire n'est pas de savoir, par exemple, si Jésus a fait des miracles mais de comprendre pourquoi des gens y ont cru, continuent à le croire et comment ils ont modelé leur vie sur cette croyance. Bien entendu, la formulation historique de ce rapport à une croyance impose une mise à distance par rapport à cette croyance même en l'attribuant explicitement à une religion (les chrétiens croient que Jésus est ressuscité) ou en en citant la source (selon le Coran, Mahomet a reçu la révélation de l'ange Gabriel).

 

Références bibliographiques

Volontairement limitées à quelques titres facilement accessibles, ces références renvoient elles-mêmes à des bibliographies plus développées.

•  L'Orient ancien, mythes et histoire, Documentation photographique n° 8026, avril 2002
•  Les Hébreux, le peuple de la Bible, Documentation photographique n° 7033, février 1996
•  Premiers siècles chrétiens, Documentation photographique n° 7028, avril 1995
•  Religions et modernité, Actes de l'université d'automne de Guebwiller, octobre 2003, CRDP de Versailles
•  Faits religieux et laïcité, Actes du séminaire académique de Versailles, 2003-2004, DVD à paraître en avril 2005 au CRDP de Versailles.

Paul Stouder, IA-IPR
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