Enseigner les lieux de mémoire, enseigner les génocides, enseigner la Shoah

Auschwitz, l' histoire et la mémoire

L'enseignement des génocides du XX ème siècle, en particulier l'extermination des Juifs, ainsi que l'approche des lieux de mémoire et d'histoire constituent des sujets sensibles qui figurent dans les programmes d'histoire et de géographie des collèges, des lycées et des lycées professionnels et qui posent des questions scientifiques et didactiques fortes aux historiens et aux professeurs

Ces quelques notes prises lors d'un voyage d'étude des inspecteurs d'histoire géographie à Auschwitz proposent une réflexion préalable pour aborder ces questions en classe et lors des sorties et des voyages scolaires. Elles tentent d'apporter, à travers des notes prises lors de conférences, des réponses cohérentes aux multiples interrogations d'ordre scientifique et pédagogique des professeurs.

•  «   il ne s'agit pas d'aller à Auschwitz pour voir et savoir mais l'inverse : il faut savoir pour voir » M. Bensoussan .

•  « Secret, terrifiant secret, aucune trace écrite, une langue elliptique, un effacement méthodique. Dans ces conditions la visite du camp s'apparente à la visite d'un chantier archéologique  ». Mme Hazan.

Conférences

1 -   Joel Kotek : Les génocides du XXe siècle
2 - Georges Bensoussan : Enseigner la Shoah : les nouveaux enjeux et défis
3 -   Katia Hazan : l'effacement des traces.
4 -   Constantin Gebert : les Juifs et la Pologne, histoire et enjeux de mémoire

 

1 - Les génocides du XX e siècle :

Pour Joel Kotek il y a eu quatre génocides au XX e siècle 

•  Un génocide en1904 en Namibie, colonie allemande, concernant les Hereros. Il y a un ordre d'extermination, en un an 80% de morts ( petit peuple de 180 000 personnes) ; il y a une dans cet acte décision politique.

•  Le génocide des Arméniens

•  Le génocide des Juifs

•  Le génocide des Tutsi, 1 million de morts en 100 jours, dans les premiers jours 30 à 100 000 morts.

Il y a certes d'autres crimes, les Slaves, les Ukrainiens ( 5 millions d'ukrainiens sont morts à l'époque de Staline) ; cependant il faut un autre concept. Si toutes les souffrances se valent les crimes sont différents. Le droit pénal ne met pas sur le même plan tous les meurtres, il faut faire la même chose avec les génocides. En ce qui concerne le Darfour, le rapport international parle de «  souffrances comme un génocide » notons le «  comme ».
Le mot génocide est banalisé, c'est un mot malade, mot sur employé. Devenu synonyme de répression, on parle alors de génocide palestinien, génocide vendéen. S'agit il de génocide dans ces cas ? ( Jean Paul II parlant de l'avortement a dit «  génocide chrétien »).
Pourtant ce n'est pas n'importe quel mot, il ne peut pas être employé n'importe comment. Il appartient au droit international. Il convient de faire attention à l'usage du mot, parfois on ne l'utilise pas alors qu'il le faudrait. Ainsi au Rwanda, on n'a pas utilisé le terme au début.

Qu'est ce qu'un génocide ?

Son mobile le distingue de tous les autres crimes. A l'origine du mot, un intellectuel juif polonais émigré aux Etats Unis, professeur de droit international, Raphael Lemkin. La genèse du mot est antérieur à la Shoah. A l'origine de sa réflexion l'assassinat dans les années 20 d'un arménien à Berlin. Jeune étudiant Lemkin se pose la question du génocide arménien. Le mot génocide, à la fois grec ( genos , la race) et latin ( coedere , tuer). Destruction d'une nation ou d'un groupe ethnique, avec un plan coordonné ayant pour but l'extermination, il y a un complot au départ. Ce qui est en question ce n'est pas l'ampleur du massacre ni la cruauté mais l'intention d'exterminer. Les instigateurs des génocides sont toujours des théoriciens, il y a toujours des intellectuels derrière.

Avec le génocide on dépasse la notion de crime de guerre ( La Haye 1907), la notion de crime contre l'humanité ( tribunal de Nuremberg) ; on est dans une autre catégorie, une autre échelle, crime de génocide. Intention d'exterminer en totalité ( avec les enfants pour que les pères n'aient pas de vengeurs).
Le 9 décembre 1948 l'ONU adopte une convention pour prévenir et réprimer les génocides, fait entrer le mot dans le vocabulaire international. On a une définition juridique, qui n'est pas tout à fait ce que Lemkin voulait, c'est un compromis, ceci en raison de la Guerre froide. Ainsi l'article 1 dit bien « intention de détruire », mais tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial, ou religieux. On ne dit pas politique à cause des soviétiques ( problème de Katyn). C'est donc le produit d'un rapport de force.

La définition de J.Kotek, suppose 5 éléments :

•  un groupe cible, il y a un peuple de trop sur terre
•  une idéologie forte, presque toujours le racisme, mais peut être l'ethno-nationalisme
•  il faut qu'il y ait une décision
•  un crime d'Etat. on ne tue pas pour faire partir ( c'est alors un nettoyage ethnique) mais pour exterminer.

En 1896, les Espagnols inventent les camps de concentration dans leur lutte contre les Cubains. Le mot est repris lors de la guerre des Boers, il passe ensuite à l'Allemagne dans le cas des Hereros, dans des camps ils ont été exploités dans des conditions atroces.

Pour tous les autres crimes J. Kotek suggère : crime de guerre, crime contre l'humanité,

politicide ( stalinisme, cas du Cambodge), démocide.

Remarque :

Le mot Shoah : J. Kotek dirait plus volontiers destruction qui renvoie à insectes, bacilles ; toutefois le mot Shoah s'est imposé ( sauf aux Etat Unis). Il signifie catastrophe, le mot a 12 occurrences dans la Bible. Il ne s'agit pas d'une catastrophe naturelle mais une dévastation produite par l'homme, ce qui justifie son emploi.
Urban en hébreux signifie détruire, le premier Temple par exemple, puis la destruction de 70 ap JC ;il s'agit alors d'un désastre mais on peut reconstruire ensuite. On a parlé de 3 ième Urban après 1945, mais en 1949 Israël opte pour Shoah parce qu'on ne peut plus reconstruire. Quelque soit les efforts faits on ne pourra plus restituer le judaïsme de Cracovie.

2 -   Georges Bensoussan (Mémorial) : enseigner la Shoah : les nouveaux enjeux et défis.

Deux points essentiels, deux nécessités : il faut historiciser la Shoah, mettre l'accent sur l'unicité du génocide juif.

Une évidence : Le poids et la place du génocide juif s'est accentué notamment dans l'école. L'occultation n'est plus possible, on enseigne la Shoah ( cf programmes, directives, manuels) et on l'enseigne bien. La question qui se pose: est-ce efficace, c'est à dire problématisé , avec toute la singularité de l'événement ?
Le mot Shoah s'est imposé depuis 20 ans, il est officiel en Israël. Mais la centralité de la Shoah, le fait de faire d'Auschwitz l'aune des malheurs du temps, pose des questions avec le risque de relativiser toute autre violence. Certes Auschwitz c'est 10 000 morts par jour pendant un certain temps, cependant il y a des événements antérieurs dans l'histoire des juifs :

•  les pogroms de 1880/84  :259 émeutes, des rapines, des viols des incendies. Le sionisme est sorti de là, d'un vrai traumatisme, d'une radicalisation. Un vaste mouvement d'émigration se dirige vers les Etats Unis.

•  1903 /1906un pogrom barbare , en particulier à Kichinev en Moldavie. Accélération de l'émigration, de l'Empire Russe vers les E.U et l' Europe occidentale, peu en Palestine. Indignation de la presse occidentale. ( Ben Gourion « monte » en Israël à ce moment là).

Ce traumatisme est recouvert pas la Shoah qui subsume toute l'histoire juive. Les deux plus grandes cassures de l'histoire juive : l'expulsion de 1492, immense tremblement de terre, catastrophe et l'ouverture de 1666/7.

Historiciser donc, ne pas oublier Auschwitz, mais voir les événements centraux et se défaire d'une vision moraliste et compassive. L'historien doit regarder sans a priori . Voir par exemple la question du Sonderweg  : y a t-il un chemin particulier de l'histoire de l'Allemagne. On fait le constat d'un pays longtemps pré-moderne. A l'époque de Guillaume II l'Allemagne est la première puissance industrielle européenne, deuxième du monde avec une haute technologie, des prix Nobel de chimie et physique. Mais elle cumule cela avec une arriération morale.. après les guerres napoléoniennes il y a un rejet des Lumières et de la France, d'où une modernité réactionnaire.

Son hypothèse : le fascisme est une modernité réactionnaire. Weimar une République, sans républicains. Option de Marcel Gauchet : crise de passage à la modernité. Au delà il faut interroger la portée de la Grande Guerre, interroger les liens entre cette guerre et les génocides, la Grande Guerre comme matrice.

Trois questions pour l'Allemagne :

•  14-18 prépare le terrain dans le sens de plus de masse anonyme. Un corps sur deux n' jamais été retrouvé ( culte du soldat inconnu), les gaz, la terreur, des méthodes de guerre qui considère l'ennemi comme un insecte. Elle a accoutumé à un certain niveau de violence.

•  L'Allemagne face à 14/18 : pour le peuple idée de défaite imméritée, le pays n'est pas envahi, mais vaincu, signe la paix en pays occupé, le mythe du coup de poignard dans le dos. La démobilisation psychique n'a pas eu lieu : fantasme de trahison ( la date du 9 novembre : capitulation de Guillaume II en 1918, la nuit de crital en 1938 ; en 1941 la décision…)

•  Les allemands ont un regard colonial sur l'Europe : elle est un espace colonial comme l'Afrique pour l'Europe. Historiciser c'est aussi regarder le colonialisme. Hypothèse : transfert de violence de l'Europe vers l'Afrique puis de l'Afrique vers l'Europe. la violence colonial a ensauvagé l'Europe ( Césaire), voir le massacre des Hereros par les Allemands ( 1904/1907). La conquête de l'Algérie a été barbare.

Problématiser c'est aussi s'interroger sur la genèse d'un antisémitisme catholique. L'antisémitisme est une passion paranoïaque en occident. Par ailleurs l'antisémitisme allemand a mis plus spécifiquement l'accent sur la maladie, la souillure. L'antisémitisme fonctionne comme un code culturel, dans la culture chrétienne de toute l'Europe. L'antisémitisme est une idéologie qui comble le gouffre entre la réalité réelle et la réalité rêvée. Toute l'histoire de l'antijudaïsme ( terme que l'auteur préfère à celui d'antisémitisme) est une histoire idéologique qui plonge ses racines dans l'histoire de l'Europe et pas seulement l'Allemagne. l'Europe est concernée, et profondément dans sa culture chrétienne depuis les XI-XII e siècles. On constate que les zones de chasse aux sorcières en Europe correspondent aux zones de chasse aux juifs ; sur les mêmes terres, le diable et les juifs  ( voir J. Delumeau et R. Muchembmed), le juif impur et satanique qui porte malheur.

Historiciser c'est inscrire la Shoah dans le temps long de l'Europe. Il faut remonter plusieurs siècles avant et éviter le débat rupture/continuité. Le terreau qui a permis le passage à l'acte ce n'est pas une cause mais un climat intellectuel qui permet ce passage. Aucun événement ne se réduit à ses causes. Il n'y a pas de déterminisme. Il faut ramener dans l'histoire longue du rejet des juifs et interroger les coupures classique types : antijudaïsme chrétien, antijudaïsme nationaliste ( Drumont) en antijudaïsme racial ( nazisme).

Un fait comme le statut en Espagne sur la pureté du sang annonce quelque chose de l'Europe moderne. Au XIX e siècle on ne peut pas négliger l'émergence du darwinisme, la version darwinisme social et racial, l'hygiénisme. Il faut donner une place centrale au biologique en politique ( le bio-pouvoir, Foucault) la place des sciences est fondamentale.

La question de l'unicité de la Shoah

Eviter de parler en ces termes. Tout événement est unique. Il vaut mieux dire un événement sans précédent. C'est une usine de fabrication de cadavres ( Heiddeger, la racine du génocide, repris par Hannah Arendt). Le génocide est un délire idéologique millénariste, exterminateur, puisant dans l'Europe moderne de la fin du XV e siècle. Il faut expliquer crimes de masse, génocide, ethnocide, crime de guerre. Il faut comparer, c'est essentiel, il faut accepter les questions des élèves et y répondre. Il faut poser toutes ces définitions ensembles, pour mettre en lumière les différences. Le comparatisme fait barrage à la banalisation. Pour l'auteur la posture de Lanzmann ne convient pas.

La spécificité radicale de l'événement :

•  L'aire géographique , à la différence du Rwanda ou de l'Arménie, il n'y a pas de menace objective des juifs, ni de territoire. Les nazis ont exterminé du fin fond de la Grèce, de Corfou, les îles…il y avait même le projet de détruire les juifs de Chine et Japon. C'est le seul cas où il y ait ainsi une aire sans limite, il s'agit d'éliminer un peuple vu comme principe du mal.

•  Les massacres d'indiens ne sont pas comparables, ils sont incontestables mais ne sont pas programmés par Charles Quint, au contraire ils se font malgré les rois, Las Casas est écouté. Les massacres des juifs sont perpétrés au nom du pouvoir ( il y a là aussi une différence avec le colonialisme). Le massacre des juifs est une fin en soi. A la différence du massacre des slaves , une autre barbarie, mais justifié par les nécessités d'économiser de la nourriture, dans ce cas il n'y a pas de plan génocidaire.

•  Les nettoyages ethniques de Yougoslavie dans les années 90, donne la priorité à la fuite des victimes qu'il s'agit de faire partir pour prendre leur territoire. Dans le cas du génocide juif cest le contraire, on ferme les frontières pour les assassiner.

•  Le cas des tziganes est aussi différent : ce qui gène les nazis ce sont les tziganes nomades, pas les sédentaires, ces derniers n'ont pas été déportés. La question du sang est essentielle. Aux yeux des nazis les tziganes ne sont pas un principe du mal, alors que le sang juif est le principe du mal. Le tzigane s'il est pur, c'est à dire, sans mélange, doit être épargné. Le juif dangereux c'est le juif assimilé, il fait peur ( « Le juif dangereux c'est le juif vague » citation d'un français, d'où l'obligation du port de l'étoile). Dans le cas des tziganes on peut parler d'ethnocide, mais pas de volonté de tuer tous les tziganes.

•  Il y a une différence entre la Shoah et le monde concentrationnaire Les récits qu'on a sont les récits de rescapés, la majeure partie des victimes juives n'est pas rentrée des camps. Les juifs ne sont pas devenus des «  musulmans », ils étaient assassinés immédiatement. Etre juif alors c'était :

•  Birkenau

•  Les Einsatzgruppen

•  La mort lente du ghetto

•  Les malades mentaux : il ne s'agissait pas de les assassiner tous ( le plan T4), mais 20%, et c'est ce qui a été fait.

•  Le taux de retour. Exemple de la France : sur les 80 000 déportés politiques et droit commun, le taux de retour est de 60%. En ce qui concerne les juifs, leur nombre s'élève à 76 000 avec un taux de retour de 2,5%. On a bien deux types de déportation. En outre les enfants sont assassinés, le ¼ des victimes avaient moins de 15 ans. Il n'y a jamais eu d'équivalent à cela : aucun peuple n'a eu sa jeunesse détruite ainsi, on détruit les jeunes pour empêcher l'avenir.

•  Hiroshima c'est un crime de guerre, un moyen barbare de mettre fin à une guerre, mais pas de génocide, il n'y a pas la volonté d'en finir avec tous les japonais.

On voit bien qu'il ne s'agit pas d'aller à Auschwitz pour voir et savoir mais l'inverse : il faut savoir pour voir. Auschwitz n'est pas un accident, ce n'est pas un dérapage, mais l'aboutissement de l'une des pistes de l'Europe. C'est une des faces de l'Europe, celle des anti-lumières. C'est le gouffre de ce qu'aucun être humain n'aurait dû voir ( Hannah Arendt).

A Birkenau il n'y a pas grand chose à voir mais un rien qui nous aveugle. Cf Lacan : c'est ce que nous ne voyons pas qui nous regarde le plus ; les squelettes des cheminées suffisent à dire la fabrication des cadavres. L'enfer, non, la mort, non, mais la mort de la mort ; les cendres, les ordures, l'abjection. Rupture radicale avec l'humanité, il s'agit d'un autre monde. On ne peut plus être au monde, innocent. Ce qui a été détruit à Birkenau c'est le destin d'hommes. Désormais l'humanité est cassée, par une idéologie qui a décidé de prendre la place du créateur. Voir George Bataille en 1947 , désormais l'image de l'homme est inséparable d'une chambre à gaz.

 

3 -   Katia Hazan : L'effacement des traces

L'effacement des traces est au cœur de l'entreprise génocidaire. De tous les génocides. Négation du forfait au moment même où il se produit : secret, terrifiant secret, aucune trace écrite, une langue elliptique, un effacement méthodique. Dans ces conditions la visite du camp s'apparente à la visite d'un chantier archéologique.

La destruction des installations spécifiques :

Il ne reste aucune installation réservées à l'extermination. Tout a été détruit par les nazis eux mêmes. La destruction est celles des êtres vivants, une destruction systématique, une industrie de la mort, pensée, améliorée techniquement entre 1941 et 1944.

Le 3 septembre 1941 commencent les premières tueries à gaz à Auschwitz. Avec les arrivées massives, extension des installations. Toutes ces installations se trouvent au fond du camp. Sur les 76 000 juifs français, les ¾ sont passés par la Judenramp ( réhabilitée en 2005).On est bien sur un effacement des traces. La rampe n'entrait pas avant 2005 dans le circuit des visites, il a fallu 15 ans de bataille. A partir du 7 e convoi, les juifs partaient directement sans passer par le camp, sans être immatriculés jusqu'au Bunker ( 1 et 2) c'est à dire les chambres à gaz. Les ¾ des juifs français y sont allés. Cet effacement des traces a été un dynamitage complet. Pour avoir une image des chambres à gaz il faut aller à Majdanek, camp mixte (travail et mise à mort).

L'opération 1005 :

Nom de code pour camoufler le projet. Le commandant du camp a écrit ses mémoires. L'élimination des traces c'est aussi l'élimination des corps. On nie les victimes en leur enlevant jusqu'à la sépulture. Les camps d'extermination sont d'immenses cimetière. Auschwitz est le plus grand cimetière du monde. Cette élimination est la matrice du négationnisme. C'est dans ce cadre qu'il faut resituer l'opération dont le nom de code est 1005.

En 1941-42 après la fonte des neiges, les fosses communes dégorgent, la putréfaction des cadavres indisposait les populations, problème de maladies, pollution des nappes phréatiques. Le commando 1005 a été chargé d'effacer les traces. Ce sont au départ les Einsatzgruppen , puis un commando, qui réouvre les charniers. Il y a un survivant de cette opération. Terrible division du travail, spécialisation, rigueur : inventaire rigoureux du nombre des corps extirpés, la brigade des cendres passe en dernier. Les cendres elles mêmes deviennent un problème, elles sont évacuées, des machines à broyer fonctionnent.

C'est la banalisation du mal intégrée dans un travail organisé, méthodique. C'est la version terrifiante d'une certaine modernité, avec transgression des normes humaines..

4 -   Constantin Gebert : les juifs et la Pologne, histoire et enjeux de mémoire
Entre mémoire juive et mémoire polonaise, il y a un enjeu considérable. Juifs et polonais se sont laissés prendre aux malentendus conceptuels. Ils pensaient avoir une géographie et une histoire en commun. C'est plutôt une histoire parfois entremêlée, et souvent séparée. Les deux histoires ne se recoupent pas, d'où le grand contentieux et l'impossibilité d'accepter que l'autre a le droit de lire l'histoire comme il la lit. C'est la concurrence des mémoires. Pour prendre un exemple. Le 17 septembre 1939 c'est l'invasion soviétique en Pologne. Les juifs en sont assez satisfaits ; les polonais y voient l'invasion de l'ennemi, de l'envahisseur séculaire. Ils voient les juifs applaudir à ce qu'ils détestent le plus. On a bien deux mémoires, avec l'impossibilité de comprendre le ressenti de l'autre. Incapacité à comprendre l'histoire vécue par l'autre. Après la guerre il n'y a pas eu de dialogue. En France il y a eu un choc moral, en un demi siècle la France a dit ses responsabilités, pas la Pologne, mais il est vrai que là il n'y a pas eu de démocratie. Aujourd'hui encore, au niveau des populations, le débat ne s'est pas fait. D'où la rivalité à la martyrologie, jeu à l'un gagne l'autre perd. Incompatibilité des perspectives.
 
(1)Ce voyage, à l'initiative de l'Inspection générale d'histoire et de géographie et le Mémorial de la Shoah s'est déroulé du 8 au 10 janvier 2006
Danièle Cotinat , IA-IPR