Deux points essentiels, deux nécessités : il faut historiciser la Shoah, mettre l'accent sur l'unicité du génocide juif.
Une évidence : Le poids et la place du génocide juif s'est accentué notamment dans l'école. L'occultation n'est plus possible, on enseigne la Shoah ( cf programmes, directives, manuels) et on l'enseigne bien. La question qui se pose: est-ce efficace, c'est à dire problématisé , avec toute la singularité de l'événement ?
Le mot Shoah s'est imposé depuis 20 ans, il est officiel en Israël. Mais la centralité de la Shoah, le fait de faire d'Auschwitz l'aune des malheurs du temps, pose des questions avec le risque de relativiser toute autre violence. Certes Auschwitz c'est 10 000 morts par jour pendant un certain temps, cependant il y a des événements antérieurs dans l'histoire des juifs :
les pogroms de 1880/84 :259 émeutes, des rapines, des viols des incendies. Le sionisme est sorti de là, d'un vrai traumatisme, d'une radicalisation. Un vaste mouvement d'émigration se dirige vers les Etats Unis.
1903 /1906un pogrom barbare , en particulier à Kichinev en Moldavie. Accélération de l'émigration, de l'Empire Russe vers les E.U et l' Europe occidentale, peu en Palestine. Indignation de la presse occidentale. ( Ben Gourion « monte » en Israël à ce moment là).
Ce traumatisme est recouvert pas la Shoah qui subsume toute l'histoire juive. Les deux plus grandes cassures de l'histoire juive : l'expulsion de 1492, immense tremblement de terre, catastrophe et l'ouverture de 1666/7.
Historiciser donc, ne pas oublier Auschwitz, mais voir les événements centraux et se défaire d'une vision moraliste et compassive. L'historien doit regarder sans a priori . Voir par exemple la question du Sonderweg : y a t-il un chemin particulier de l'histoire de l'Allemagne. On fait le constat d'un pays longtemps pré-moderne. A l'époque de Guillaume II l'Allemagne est la première puissance industrielle européenne, deuxième du monde avec une haute technologie, des prix Nobel de chimie et physique. Mais elle cumule cela avec une arriération morale.. après les guerres napoléoniennes il y a un rejet des Lumières et de la France, d'où une modernité réactionnaire.
Son hypothèse : le fascisme est une modernité réactionnaire. Weimar une République, sans républicains. Option de Marcel Gauchet : crise de passage à la modernité. Au delà il faut interroger la portée de la Grande Guerre, interroger les liens entre cette guerre et les génocides, la Grande Guerre comme matrice.
Trois questions pour l'Allemagne :
14-18 prépare le terrain dans le sens de plus de masse anonyme. Un corps sur deux n' jamais été retrouvé ( culte du soldat inconnu), les gaz, la terreur, des méthodes de guerre qui considère l'ennemi comme un insecte. Elle a accoutumé à un certain niveau de violence.
L'Allemagne face à 14/18 : pour le peuple idée de défaite imméritée, le pays n'est pas envahi, mais vaincu, signe la paix en pays occupé, le mythe du coup de poignard dans le dos. La démobilisation psychique n'a pas eu lieu : fantasme de trahison ( la date du 9 novembre : capitulation de Guillaume II en 1918, la nuit de crital en 1938 ; en 1941 la décision…)
Les allemands ont un regard colonial sur l'Europe : elle est un espace colonial comme l'Afrique pour l'Europe. Historiciser c'est aussi regarder le colonialisme. Hypothèse : transfert de violence de l'Europe vers l'Afrique puis de l'Afrique vers l'Europe. la violence colonial a ensauvagé l'Europe ( Césaire), voir le massacre des Hereros par les Allemands ( 1904/1907). La conquête de l'Algérie a été barbare.
Problématiser c'est aussi s'interroger sur la genèse d'un antisémitisme catholique. L'antisémitisme est une passion paranoïaque en occident. Par ailleurs l'antisémitisme allemand a mis plus spécifiquement l'accent sur la maladie, la souillure. L'antisémitisme fonctionne comme un code culturel, dans la culture chrétienne de toute l'Europe. L'antisémitisme est une idéologie qui comble le gouffre entre la réalité réelle et la réalité rêvée. Toute l'histoire de l'antijudaïsme ( terme que l'auteur préfère à celui d'antisémitisme) est une histoire idéologique qui plonge ses racines dans l'histoire de l'Europe et pas seulement l'Allemagne. l'Europe est concernée, et profondément dans sa culture chrétienne depuis les XI-XII e siècles. On constate que les zones de chasse aux sorcières en Europe correspondent aux zones de chasse aux juifs ; sur les mêmes terres, le diable et les juifs ( voir J. Delumeau et R. Muchembmed), le juif impur et satanique qui porte malheur.
Historiciser c'est inscrire la Shoah dans le temps long de l'Europe. Il faut remonter plusieurs siècles avant et éviter le débat rupture/continuité. Le terreau qui a permis le passage à l'acte ce n'est pas une cause mais un climat intellectuel qui permet ce passage. Aucun événement ne se réduit à ses causes. Il n'y a pas de déterminisme. Il faut ramener dans l'histoire longue du rejet des juifs et interroger les coupures classique types : antijudaïsme chrétien, antijudaïsme nationaliste ( Drumont) en antijudaïsme racial ( nazisme).
Un fait comme le statut en Espagne sur la pureté du sang annonce quelque chose de l'Europe moderne. Au XIX e siècle on ne peut pas négliger l'émergence du darwinisme, la version darwinisme social et racial, l'hygiénisme. Il faut donner une place centrale au biologique en politique ( le bio-pouvoir, Foucault) la place des sciences est fondamentale.
La question de l'unicité de la Shoah
Eviter de parler en ces termes. Tout événement est unique. Il vaut mieux dire un événement sans précédent. C'est une usine de fabrication de cadavres ( Heiddeger, la racine du génocide, repris par Hannah Arendt). Le génocide est un délire idéologique millénariste, exterminateur, puisant dans l'Europe moderne de la fin du XV e siècle. Il faut expliquer crimes de masse, génocide, ethnocide, crime de guerre. Il faut comparer, c'est essentiel, il faut accepter les questions des élèves et y répondre. Il faut poser toutes ces définitions ensembles, pour mettre en lumière les différences. Le comparatisme fait barrage à la banalisation. Pour l'auteur la posture de Lanzmann ne convient pas.
La spécificité radicale de l'événement :
L'aire géographique , à la différence du Rwanda ou de l'Arménie, il n'y a pas de menace objective des juifs, ni de territoire. Les nazis ont exterminé du fin fond de la Grèce, de Corfou, les îles…il y avait même le projet de détruire les juifs de Chine et Japon. C'est le seul cas où il y ait ainsi une aire sans limite, il s'agit d'éliminer un peuple vu comme principe du mal.
Les massacres d'indiens ne sont pas comparables, ils sont incontestables mais ne sont pas programmés par Charles Quint, au contraire ils se font malgré les rois, Las Casas est écouté. Les massacres des juifs sont perpétrés au nom du pouvoir ( il y a là aussi une différence avec le colonialisme). Le massacre des juifs est une fin en soi. A la différence du massacre des slaves , une autre barbarie, mais justifié par les nécessités d'économiser de la nourriture, dans ce cas il n'y a pas de plan génocidaire.
Les nettoyages ethniques de Yougoslavie dans les années 90, donne la priorité à la fuite des victimes qu'il s'agit de faire partir pour prendre leur territoire. Dans le cas du génocide juif cest le contraire, on ferme les frontières pour les assassiner.
Le cas des tziganes est aussi différent : ce qui gène les nazis ce sont les tziganes nomades, pas les sédentaires, ces derniers n'ont pas été déportés. La question du sang est essentielle. Aux yeux des nazis les tziganes ne sont pas un principe du mal, alors que le sang juif est le principe du mal. Le tzigane s'il est pur, c'est à dire, sans mélange, doit être épargné. Le juif dangereux c'est le juif assimilé, il fait peur ( « Le juif dangereux c'est le juif vague » citation d'un français, d'où l'obligation du port de l'étoile). Dans le cas des tziganes on peut parler d'ethnocide, mais pas de volonté de tuer tous les tziganes.
Il y a une différence entre la Shoah et le monde concentrationnaire Les récits qu'on a sont les récits de rescapés, la majeure partie des victimes juives n'est pas rentrée des camps. Les juifs ne sont pas devenus des « musulmans », ils étaient assassinés immédiatement. Etre juif alors c'était :
Birkenau
Les Einsatzgruppen
La mort lente du ghetto
Les malades mentaux : il ne s'agissait pas de les assassiner tous ( le plan T4), mais 20%, et c'est ce qui a été fait.
Le taux de retour. Exemple de la France : sur les 80 000 déportés politiques et droit commun, le taux de retour est de 60%. En ce qui concerne les juifs, leur nombre s'élève à 76 000 avec un taux de retour de 2,5%. On a bien deux types de déportation. En outre les enfants sont assassinés, le ¼ des victimes avaient moins de 15 ans. Il n'y a jamais eu d'équivalent à cela : aucun peuple n'a eu sa jeunesse détruite ainsi, on détruit les jeunes pour empêcher l'avenir.
Hiroshima c'est un crime de guerre, un moyen barbare de mettre fin à une guerre, mais pas de génocide, il n'y a pas la volonté d'en finir avec tous les japonais.
On voit bien qu'il ne s'agit pas d'aller à Auschwitz pour voir et savoir mais l'inverse : il faut savoir pour voir. Auschwitz n'est pas un accident, ce n'est pas un dérapage, mais l'aboutissement de l'une des pistes de l'Europe. C'est une des faces de l'Europe, celle des anti-lumières. C'est le gouffre de ce qu'aucun être humain n'aurait dû voir ( Hannah Arendt).
A Birkenau il n'y a pas grand chose à voir mais un rien qui nous aveugle. Cf Lacan : c'est ce que nous ne voyons pas qui nous regarde le plus ; les squelettes des cheminées suffisent à dire la fabrication des cadavres. L'enfer, non, la mort, non, mais la mort de la mort ; les cendres, les ordures, l'abjection. Rupture radicale avec l'humanité, il s'agit d'un autre monde. On ne peut plus être au monde, innocent. Ce qui a été détruit à Birkenau c'est le destin d'hommes. Désormais l'humanité est cassée, par une idéologie qui a décidé de prendre la place du créateur. Voir George Bataille en 1947 , désormais l'image de l'homme est inséparable d'une chambre à gaz.
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