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Autour de la lettre de Guy Môquet

mardi 21 octobre 2008, par Claude Robinot, Olivier Golliard, Solange Pierrat

1 - GUY MÔQUET, LA RESISTANCE, LES MEMOIRES

- Les programmes officiels et la circulaire pour la lecture de la lettre de G.Moquet.
"L’enseignant ne part pas « de rien » avec les élèves de seconde et peut se référer aux programmes de troisième"

La Seconde Guerre mondiale : « les phases militaires de la guerre sont analysées à partir de cartes. L’étude de l’Europe sous la domination nazie conduit à décrire les formes de l’occupation, la politique d’extermination des Juifs et des Tziganes et à définir collaborations et résistances. Une place particulière est faite à l’histoire de la France : analyse du régime de Vichy, rôle de la France libre et de la Résistance. Le bilan de la guerre conduit enfin à en évaluer les conséquences politiques, matérielles et morales et à expliquer la naissance de l’ONU ».

"Il est indispensable d’intégrer la lecture de la lettre dans les programmes de lycée."

1ère ES/L/S- Guerres, démocraties et totalitarismes (1914-1945) :
« La France dans la Seconde Guerre mondiale L’étude de la France, de l’armistice à la Libération, permet d’analyser le rôle du régime de Vichy, les différentes formes de collaboration, les composantes et l’action de la Résistance intérieure et de la France libre ».

Terminales ES/L : Bilan et mémoires de la Seconde Guerre mondiale
« Après avoir étudié les conséquences du conflit dans l’immédiat après-guerre - sans se limiter aux pertes humaines et aux destructions matérielles -, on présente l’émergence de différentes mémoires de la période de la guerre au sein de la société française ».

Premières STG en tant que sujet d’étude : l’année 1940.
« Au-delà de l’armistice, le choix entre acceptation, collaboration et résistance, met en jeu les valeurs qui fondent la démocratie »

- La circulaire et le dossier pédagogique proposé par le ministère de l’Education nationale

- La lettre et les pistes pédagogiques proposées par l’académie de Reims et de Versailles (Bilan et mémoires de la Seconde Guerre Mondiale,)
• Une contextualisation proposée par François Marcot, université de Franche-Comté.

- Le dossier de la Direction de la Mémoire, du patrimoine et des Archives (DMPA) Les chemins de la mémoire sur Guy Môquet.

- Une émission de la Fabrique de l’Histoire sur France culture diffusée le lundi 22 octobre intitulée "Autour de Guy Môquet, les fusillés d’octobre 1941" avec le témoignage d’acteurs importants de l’époque.

Puisqu’il est recommandé de faire venir des témoins, résistants ou anciens combattants, dans nos établissement pour lire la lettre de G.Môquet, il est bon de rappeler quelques principes qui doivent accompagner cette invitation : le témoin témoigne, le professeur fait de l’histoire avec les élèves : les rôles sont ainsi distribués.
Dans le prolongement des réflexions de Dominique Borne sur l’enseignement du génocide, l’enseignant ne peut se contenter du seul témoignage. Un accord sur la durée, le contenu, la tonalité de l’intervention doit au préalable guider ce moment, qui ne peut se refermer dès le témoignage terminé. Un témoin peut être aussi contredit.
Un travail en amont et en aval sur le témoignage en histoire est indispensable. A.Wieviorka écrivait ainsi dans le cadre de l’APHG de Caen en 1998 « Les historiens s’intéressent aux hommes mais l’histoire ne peut jamais se réduire aux témoins.
Il faut qu’il y ait un cours pédagogique, quelque chose qui donne une explication historique que le témoin ne possède pas en dehors de son propre vécu. (…) Mais jamais il ne doit y avoir de substitution du témoin et de l’historien
 ».
Car en réalité, c’est bien l’historien qui « fait mémoire », dans le sens où c’est lui qui interroge la « mémoire vive » du passé et qui ouvre des « fichiers temporels » qui ont des épaisseurs variées. Il n’est pas donc inutile de « mettre à distance » les impératifs de mémoire, les commémorations et le « devoir de mémoire » pour s’attacher au « devoir d’histoire ».
La lecture de la lettre de G.Môquet est l’occasion de faire mesurer aux élèves, non le poids de son « sacrifice », qu’il ne pouvait deviner en octobre 1940, mais le poids de la responsabilité qui pèse sur chaque citoyen : responsabilité que P.Ricoeur situe dans une éthique et qui constitue la seule « dette » des générations présentes à l’égard des générations passées. G.Môquet témoigne ainsi d’une « expérience individuelle d’un destin collectif » (D.Borne), la Résistance, dont les caractères épique et légendaire, soulignés par L.Douzou, sont compatibles avec le travail de l’historien.

2 - LES CIRCONSTANCES DE L’ARRESTATION DE GUY MÔQUET

Cette série de documents permet de décrire l’arrestation et d’en éclairer les motifs. Ils paraissent indispensables pour compléter la lecture de la lettre et restituer l’action sur le terrain du jeune résistant.

Avec les élèves :

- le professeur retient le rôle de la police parisienne dans le cadre de l’occupation et d’une collaboration d’Etat qui n’est pas encore en œuvre le 16 octobre 1940.

- l’arrestation entre dans le cadre d’une vaste « chasse aux communistes » menée par l’Etat français et les nazis depuis septembre 1940. Les négociations du PCF (devenu clandestin) avec O.Abetz pour la reparution de « L’Humanité » durant l’été 1940 ne doivent pas masquer l’engagement, avant l’attaque de l’URSS, de nombreux militants qui sortent alors des lignes fixées par Staline et Thorez, à Moscou depuis novembre 1939,

- la pratique des « otages » et des représailles instaurée depuis juin 1940 par Hitler doit être expliquée aux élèves pour prendre conscience de la dimension terroriste de l’occupation et de la collaboration. Le secrétaire d’Etat à l’Intérieur en 1941, Pucheu, en fut le serviteur zélé.

- la dénonciation de G.Môquet met en lumière le comportement d’une partie des Français et la pratique de la délation.
Une discussion argumentée peut soulever la question de la dimension « résistante » de G.Môquet, qui ne fait selon certains « que diffuser des tracts » ; cela ne doit pas oblitérer le fait que la « Résistance » n’a pas de définition officielle et que la liste de ceux qui s’en prévalent suscite depuis la seconde guerre des conflits mémoriels, greffés sur des oppositions idéologiques et qui dépassent largement l’action concrète d’un adolescent révolté contre l’occupant et le régime vichyste. Les tracts diffusés par le PCF, s’ils appellent d’abord à la « révolution », s’opposent dans tous les cas au régime en place et aux Allemands.

F.Bédarida définit la Résistance comme « l’action clandestine menée, au nom de la liberté de la nation et de la dignité de la personne humaine, par des volontaires s’organisant pour lutter contre la domination de leur pays par un régime nazi ou fasciste, ou satellite ou allié ».

Doc 1. Rapport parvenu aux Archives centrales de la Préfecture de Police de Paris, le 16 octobre 1940

« Les services de la Préfecture de Police viennent de mettre la main sur l’organisation chargée de distribuer clandestinement dans le 17ème arrondissement les papillons et tracts de propagande communiste. Il s’agit cette fois d’éléments ayant milité dans les rangs de la Fédération des Jeunesses communistes et plus particulièrement dans les groupes locaux du 17ème arrondissement.
L’animateur de cette organisation clandestine, un nommé Guy Moquet était le fils de Prosper Moquet, ex député communiste du 17ème arrondissement qui avait été recruté parmi les anciens militants locaux des Jeunesses communistes des distributeurs de tracts et colleurs de papillons.
Après une série d’enquêtes et de surveillances relatives à l’activité déployée par des éléments il a été procédé à l’arrestation des trois militants ci-après
- Moquet Guy, Prosper, Eustache, né le 26 avril 1924 à Paris, 18ème, étudiant demeurant 34 rue Baron à Paris (17ème)
- G. René, ouvrier spécialisé demeurant chez sa mère, concierge, 4 rue de la Félicité à Paris (17ème)
- P. René, manœuvre spécialisé, actuellement au chômage, demeurant 7 rue Ernest Roche à Paris (17ème)
Ces trois militants ont été incarcérés à la Prison de la Santé »


Doc 2. Rapport des Renseignements généraux sur P. et Moquet, 30 octobre 1940

« Une information émanant du concierge de l’immeuble Ernest Roche ayant signalé que le nommé P. René, chômeur locataire à cette adresse, avait été vu distribuant des tracts à proximité de son domicile, une enquête a été effectuée qui donne les résultats suivants
Les premiers renseignements recueillis ayant révélé que P. René était membre du groupement clandestin des « Jeunesses communistes », plusieurs surveillances ont été exécutées à son égard , notamment les 29 septembre, 6 et 13 octobre au cours desquelles il a été remarqué en compagnie du jeune Moquet Guy, demeurant 34 rue Baron dont le père , Moquet Pr*, ex député communiste, est actuellement incarcéré
Par la suite, P. et Moquet se sont livrés dans leur arrondissement à la distribution des tracts subversifs intitulés « L’avant-garde », « Nous avions raison » (…) et ont également recueilli, par souscription une certaine somme d’argent destinée aux militants communistes emprisonnés.
P. et Moquet recevaient lesdists tracts d’un nommé G. René, domicilié 4 rue de la Félicité, lequel les détenait lui-même d’un nommé G. Georges, domicilié 8 Chemin l’Alma ( ?) »

* Le père avait été condamné le 3 avril 1940 par un tribunal militaire à 5 ans de prison, 4000 francs d’amende, 5 ans de privation de droits civiques pour « propagande communiste ».

Après interrogatoire par les Brigades Spéciales des Renseignements généraux de l’Etat français, un procès verbal a été dressé contre les quatre susnommés, qui ont été dirigés vers le dépôt de la préfecture de police, l’inculpation d’infraction au décret-loi du 26 septembre 1939 qui interdit le PCF leur est imputée.
Plus loin, le rapport indique que P. écrivait depuis 1939 des slogans sur les murs et demandant « abolition du travail » tandis qu’il était chargé de « répartir les tracts subversifs »
Pas encore « otage », le jeune Môquet est incarcéré à la prison de la Santé puis à la prison de Clairvaux, de laquelle il demanda de sortir en juin 1941, en vain.

Le 22 octobre 1941. Guy Môquet est exécuté comme otage, avec d’autres prisonniers (27 à Chateaubriant le 21 octobre, puis 16 à Carquefou, et 5 au Mont Valérien) après la mort du lieutenant-colonel Hotz tué à Nantes deux jours avant par trois militants communistes. 300 arrestations eurent lieu après cet attentat. Depuis Paris, le général Von Stülpnagel (Militärbefehlshaber in Frankreich) mène la répression. Après l’exécution du jeune militant, la Préfecture de Police de Paris indique encore le 27 août 1942 aux Renseignements généraux que la mère se livre toujours à « de la propagande en faveur de l’ex-parti communiste ».

Document 3 Messages gravés sur les planches de la baraque n°6 par les 26 otages le 22 octobre 1941.

« NOUS VAINCRONS QUAND MÊME. »
Jean Grandel

« VIVE LE PARTI COMMUNISTE. QUELQUES MOMENTS AVANT DE MOURIR. FUSILLE PAR LES ALLEMANDS. BAISERS A MA FEMME ET A MON CHER MICHEL. »
Jules Vercruysse

« CAMARADES QUI RESTEZ SOYEZ COURAGEUX ET CONFIANTS DANS L’AVENIR. »
Les 27

« JE MEURS COURAGEUX ET PLEIN DE FOI REVOLUTIONNAIRE. »
Maurice Gardette

« ADIEU ! ADIEU ! CAMARADES PRENEZ COURAGE. NOUS SERONS VAINQUEURS. VIVE L’UNION SOVIETIQUE. »
Jules Auffret

« VIVE LE PARTI COMMUNISTE QUI FERA UNE FRANCE LIBRE FORTE ET HEUREUSE. »
Titus Bartoli

« MORT POUR SON PARTI ET LA FRANCE. »
Edmond Lefevre

« LES CAMARADES QUI RESTEZ SOYEZ DIGNES DE NOUS QUI ALLONS MOURIR. »
Guy Moquet

« VIVE LA FRANCE. » Charles Michels

« LES 27 QUI VONT MOURIR GARDENT LEUR COURAGE ET LEUR ESPOIR EN LA LUTTE FINALE, LA VICTOIRE DE L’URSS ET LA LIBERATION DES PEUPLES OPRIMES. »
Emile David

« SOUVENIR D’UN FUSILLE. »
Houynck Kuong

« VIVE LE PC QUI FERA UNE FRANCE LIBRE, FORTE ET HEUREUSE. »
Thimbaud, Barthélémy, Pourchasse

« ADIEU ADIEU CAMARADES PRENEZ COURAGE NOUS SERONS VAINQUEURS. VIVE L’UNION SOVIETIQUE ! JULIEN FUSILLE PAR LES ALLEMANDS. »
Julien Lepanse

« AVANT DE MOURIR LES 27 SE SONT MONTRES D’UN COURAGE ADMIRABLE. ILS SAVAIENT QUE LEUR SACRIFICE NE SERAIT PAS VAIN ET QUE LA CAUSE POUR LAQUELLE ILS ONT LUTTEE TRIOMPHERA BIENTOT. VIVE LE PARTI COMMUNISTE. VIVE LA FRANCE LIBEREE. »
Timbaud. Poulmarch. Pourchasse.

Document 4 Affiche commémorative

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Voir aussi Guy Môquet, une enfance fusillée, de Pierre Louis Basse, éditions Stock, réedition 2007

3 - LA RESISTANCE EN FRANCE A AUSSI UNE DIMENSION EUROPEENNE

Dans le dossier documentaire accompagnant la lettre de Guy Môquet on peut utiliser pour illustrer et expliquer la dimension internationale de la réistance au fascisme et au nazisme les textes suivants :

- La lettre de Guido Brancadoro, jeune italien de 21 ans, à sa famille :

"Ce sont les Français qui me livrent, mais je crie : "Vive la France", , les Allemands qui m’exécutent, et je crie : "Vive le peuple allemand et l’Allemagne de demain"

- Le récit de Inge Scholl. La Rose Blanche. Six allemands contre le nazisme.
- Les tracts rédigés par Hans et Sophie Scholl en allemand
ou deux extraits en français dans cliotextes

- On peut aussi faire référence l’action des FTP-MOI du groupe Manouchian, en utilisant sur ce site une analyse del’Affiche rouge
- La lettre de Michel Manouchian à son épouse Mélinée dont Aragon s’est inspiré.

Dans beaucoup de régions françaises, encore aujourd’hui, la mémoire et le souvenir de ces "résistants étrangers" laisse une trace discrète sur les stèles commémoratives. En voilà ci-dessous quelques exemples :

- Stèle commémorative de La Pézade (Aveyron) où tombèrent 23 maquisarts. Parmis eux un déserteur russe (Alexis Alemo) et un réfugié espagnol (Joseph Cuadra)

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Pour plus de détail voir le dossier sur la libération de Millau

- A Hénin-Beaumont (pas de Calais) : monument à la mémoire de deux soldats soviétiques (V. Porik et V. Kolesnik), évadés d’un camp de prisonniers ils rejoignent les FTP du bassin minier.

Pour plus de détail voir le site Mémoires de pierre

4 - LES COMMEMORATIONS ONT AUSSI UNE HISTOIRE

Dans la banque de données documentaire de l’INA, les Jalons pour l’histoire du temps présent, trois extraits peuvent être proposés à la réflexion des élèves :


La guerre n’est pas encore achevée, la mémoire des victimes et le souvenir des résistants assassinés sont encore vifs. France Libre actualité, journal filmé issu de la résistance rend compte des cérémonies qui célèvrent la mémoire des résistants. Elles prennent souvent la double forme d’un deuil classique et d’un hommage patriotique. Les noms évoqués dans le commentaire réunissent dans une même reconnaissance des communistes (Gabriel Péri) et des gaullistes (Pierre Brossolette), la résistance intérieure et les Français Libres. Les otages de Chateaubriant, compagnons de Guy Môquet, sont aussi honorés à travers la figure de Jean-Pierre Timbault. De Danièle Casanova, communiste morte à Auschwitz à Victor Bash, président de la ligue des droits de l’homme assassiné par la milice, c’est toutes les formes de résistance et de refus du nazisme qui donnent leur nom à des rues de Paris.


Vingt ans après la Libération de Paris, le Général Gaulle, président de la république décide de faire transférer les restes de Jean Moulin au Panthéon. Un célèbre discours d’André Malraux retrace la carrière de ce préfet érigé en symbole de la résistance. Il livre aussi le sens de cette cérémonie nationale, diffusée à la télévision. Ce discours s’adresse aux "16 millions d’enfants" qui sont nés depuis la mort de Jean Moulin.
Il n’est pas possible de faire écouter en classe les 20 minutes du discours. La péroraison s’adresse directement à ceux qui n’ont pas connu la guerre : "Ecoute aujourd’hui, jeunesse de France, [...] C’est la marche funèbre des cendres que voici. A côté de celle de Carnot et des soladats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la justice.


En 1983, le ministre socialiste de la défense Charles Hernu prononce un discours à lyon, en souvenir de l’arrestation de Jean Moulin, quarante ans plus tôt. Il s’inscrit dans la tradition précédente en rappelant que la défense de la France implique l’unité nationale. La figure de Jean Moulin est à nouveau convoquée : " Jean Moulin alors qu’il craignait que les rivalités de ses compagnons ne prennent le pas sur les desseins de liberté qui les avaient réunis, leur dit, simplement [...] Messieurs il y a la France".

Ces trois extraits montrent une même volonté politique : célébrer la mémoire de la résistance comme un moment fondateur de la France contemporaine. Un moment qui s’inscrit dans la cohorte des hommes et des valeurs qui fondent l’unité nationale.

5 - Brève chronologie des mémoires de la Résistance

A. Le mythe pour reconstruire la France

A la Libération, le régime de « l’Etat français » est délégitimé par le général de Gaulle qui proclame l’identification de la nation et de la Résistance. Est alors véhiculée une lecture résistancialiste de la période de la guerre, une « histoire pieuse » (Azéma), épique, dans une « phase de deuil » qui inaugure une phase « lumineuse » pour retrouver une unité nationale perdue.
Les deux grands acteurs de la libération et les pôles principaux de la mémoire du moment, les gaullistes et le Parti communiste, s’unissent pour imposer l’image d’une France majoritairement résistante irriguant une sorte d’amnésie de la mémoire officielle et collective. Dans cette construction, il fallait que les Résistants « s’y reconnaissent » selon l’expression de Lucie Aubrac.

B. L’éclatement des mémoires (1947- 1954)

La période marque la fin de l’unité résistancialiste. On assiste en effet à ce phénomène que des « batailles pour la mémoires » dans le contexte de guerre froide. C’est à ce moment, selon P.Buton, qu’apparaît la légende noire de l’épuration "sauvage". La rupture est alors consommée entre la mémoire résistante gaulliste incarnée par un chef charismatique (de Gaulle) et la mémoire du « parti des 75000 fusillés » (le PCF). Cette bipolarisation mémorielle permet le retour de la droite discréditée et de la mémoire vichyssoise voire vichyste. Le PCF interdit à ce moment toute évocation du Traité germano-soviétique et met en valeur les persécutions dont il a fait l’objet dès 1939. Son appel du 10 juillet 1940, rédigé par M.Thorez et J.Duclos, est présenté par le parti comme le début de la Résistance des communistes.

C. Le triomphe d’une mémoire gaullienne (1955- 1969)

La troisième période est une phase d’émergence d’une mémoire officielle gaullienne (1955- 1969). La France rentre dans un résistancialisme qui minore le poids de l’Etat Français et le général De Gaulle impose selon Robert Frank l’hégémonie unifiante de la « mémoire gaullienne » d’une France entièrement résistante.
Le moment fort de cette mémoire officielle gaullienne est la « panthéonisation » de Jean Moulin le 19 décembre 1964, où, dans son discours, André Malraux glorifiant tout à la fois de Gaulle et Jean Moulin, béatifie l’unité résistante. Le mythe gaullien selon H.Rousso «  rachète une faute collective ».

D. La fin des mythes (1969 à nos jours)

La dernière phase, selon la formule de Robert Franck, correspond « au retour du passé refoulé ». Les historiens analysent cette période en empruntant aux catégories de la psychanalyse. En 1971, le film de Marcel Orphuls, Le chagrin et la pitié, (J.P Bresson, ORTF dira que « le film détruit les mythes dont les Français ont encore besoin ») qui ne sera diffusé à la TV qu’en 1981 (film "médiocre" selon H.Michel) brise le miroir tendu aux Français depuis 1945. D’autres œuvres contribuent à la fin des mythes tandis que le « moment Paxton » marque, du point de vue scientifique, cette déconstruction.
Les années 1980-1990 voient de nombreuses polémiques et règlements de compte à distance se produire et connaît un moment fort où les rapports histoire/mémoire se télescopent avec la Table ronde autour des époux Aubrac en 1997.
Après une longue période de gestation, à partir de 1995, les gouvernements successifs de droite comme de gauche, reconnaissent la responsabilité et la complicité de l’Etat français dans la mise en œuvre du génocide par les nazis.
En 1995, Jacques Chirac rompt avec la tradition gaulliste et se rapproche de la vérité historique en reconnaissant progressivement la responsabilité française. Ce n’est pas seulement la mémoire des victimes mais aussi celle de l’Etat, de l’administration, de toute une société qui est sous les projecteurs et intéresse les historiens. Le discours de 1995 suscite par ailleurs de vifs débats au sein des résistants.

Tout ceci altère quelque peu la vision irénique et idyllique d’une Résistance unie et héroïque que la mémoire nationale a pieusement entretenue et rappelle que cette résistance a été non seulement plurielle, mais aussi divisée, parfois violemment, remettant parfois au premier plan les anciennes rivalités entre mouvements de résistance et entre résistance intérieure et extérieure. La dimension « résistante » de G.Môquet est toujours objet de tensions mémorielles.
Du passé non assumé à la reconnaissance des crimes de Vichy, la France malade de son passé a peu à peu, depuis 1945, réalisé une thérapie de sa mémoire.
Mais, d’autres enjeux ressurgissent démontrant selon les termes de l’historien R. Frank que la« France à encore mal à sa seconde Guerre Mondiale ».

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