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Histoire de la Mésopotamie

jeudi 4 mars 2010, par Marion Beillard

Joindre l’utile à l’agréable ?

Un ouvrage documenté et lisible.

Mme Grandpierre nous propose à la lecture une véritable somme : une histoire de la Mésopotamie, dont les premières sources remontent au IVème millénaire avant notre ère (pour la partie proprement historique) pour nous amener jusqu’à l’empire perse achéménide (au IVème siècle avant JC). C’est dire si l’auteure embrasse une très large période, ce qui constitue un défi qu’elle relève avec précision et nuance. En effet, considérer une pareille durée peut donner rétrospectivement l’image d’une civilisation immobile, figée dans un temps trop lointain, comme engluée dans les alluvions du Tigre et de l’Euphrate. Mme Grandpierre évite cet écueil en montrant, par touches permanentes, quelles évolutions sont à l’oeuvre, quelles civilisations se sont succédées, avec la diversité de leurs langues, de leurs cultes, de leurs constructions... Si elle y parvient, c’est parce qu’elle ne déroule pas un simple fil chronologique, mais parce qu’elle organise son ouvrage selon des lignes directrices problématisées, des thématiques, sans tomber non plus dans le travers d’un dictionnaire à entrées multiples.
Assyriologue, auteure d’une thèse sur Tell Harmal (XVIIIème siècle av JC), elle met son savoir au service du lecteur, en veillant à rester constamment accessible. Sa grande culture sur le sujet lui permet de traiter de traiter des thèmes aussi inattendus que le rôle des portes comme lieux de sociabilité, en utilisant aussi bien des sceaux-cylindres que le code d’Hammurabi ou un traité d’alliance avec un roi hittite à l’appui de son propos, sans que pèse pour autant sur ces pages le poids d’une érudition que l’on devine considérable.

Un ouvrage nécessaire.

Si l’Egypte ancienne fait régulièrement la fortune des éditeurs et des commissaires des grandes expositions, la Mésopotamie reste très en retrait, alors qu’il paraît évident, comme le soulignent les derniers programmes de 6ème, que c’est davantage sur les rives du Tigre et de l’Euphrate que se situent les sources de notre civilisation et qu’est née notre histoire. Mme Grandpierre éclaire cet apparent paradoxe dès son premier chapitre qui, liant archéologie et politique, montre la redécouverte tardive de l’Orient ancien et les difficultés actuelles de la recherche dans un Irak dévasté par la guerre.
Par contraste avec le temple de Louxor et les pyramides, la Mésopotamie apparaît de prime abord, aux élèves comme à leurs professeurs, comme un monde hermétique : des paysages archéologiques secs, des tablettes illisibles, des ports sans eau, des ziggourats réduites à leurs fondations dans le meilleur des cas. Or le présent ouvrage nous fournit bien des clés pour y accéder.

Un ouvrage utile aux professeurs.

Mme Grandpierre, IA-IPR, ne méconnaît pas les difficultés de mise en oeuvre d’un nouveau programme, y compris sous leurs aspects les plus triviaux, lorsqu’il s’agit d’un sujet pour beaucoup quasi-inconnu comme la Mésopotamie. C’est pourquoi le livre s’ouvre sur une série d’éléments fort utiles, à commencer par la prononciation des noms propres, ce qui évite bien des hésitations ou des impairs devant les classes. De même, le tableau chronologique et les cartes permettent de retrouver ce qui concerne directement les leçons sans s’égarer. Le lecteur peut soit embarquer pour une croisière au long cours et lire l’ensemble d’un trait, soit piocher ce dont il a besoin pour construire son cours.
Au-delà l’ouvrage permet de répondre à des demandes fortes du programme : décrire un site mésopotamien (comme Ur) et expliquer le rôle de l’écriture.
Les images actuelles de ces sites, même accompagnées de riantes reconstitutions, restent difficilement accessibles, à moins de se borner à repérer la base de la ziggourat et les fondations du palais royal. Or décrire n’est pas numéroter avec des phrases, cela présuppose une compréhension du lieu, une hiérarchisation des données, qui reste impossible à concevoir par le professeur sans une réelle culture préalable. Les enceintes, les systèmes d’adduction d’eau, les plans d’urbanisme, la hiérarchie sociale, politique et religieuse... ne transparaissent qui si on les connaît et donc ne sont transmises aux élèves qu’à ce titre. Et une annotation aussi anodine que "tombes royales" sur le plan peut donner lieu à bien des études dans une classe soudain passionnée par le sujet si le professeur apporte les éléments qui la lient aux magnifiques objets d’or et lapis-lazuli qui y furent trouvés.
Quant à l’écrit, il fait l’objet de tout un chapitre, très accessible, où le professeur pourra, dans un cadre scientifique rigoureux, puiser des exemples pour montrer comment lire certains signes cunéiformes et inviter ses élèves à ce plaisir simple qui consiste soudain à comprendre ensemble. La formation des scribes, attestée dès le IIIème millénaire, peut être introduite par cette devinette (du temps du roi Shulgi d’Ur, 2094-2047) : "On y entre les yeux fermés ; on en sort les yeux ouverts. Solution : l’école". Nous pourrions en dire autant pour l’Orient ancien après la lecture du livre de Mme Grandpierre.
A l’autre bout du programme, alors que les débuts du judaïsme doivent être historicisés, en les contextualisant avec rigueur, cet ouvrage fournit également d’utiles précisions sur l’empire assyrien, Nabuchodonosor ou encore la pratique ancienne de déportation de populations entières en cas de victoire militaire.

En définitive, utile ou agréable ?


Le lecteur passionné de thrillers restera sur sa faim : Mme Grandpierre, par honnêteté scientifique, ne remplit pas les blancs, comme sur les tombes royales d’Ur ou les jardins suspendus de Babylone. Mais elle recense les pistes les plus fraîches et en rend compte avec une grande fluidité d’écriture. Cet ouvrage n’est pas seulement utile, mais indispensable et pas seulement agréable, mais passionnant.